La dignité ne se laisse pas enfermer dans un dispositif
De l’attachement à la désinstitutionnalisation, la place du lien dans la transformation de l’offre médico-sociale.
Il y a quelque chose qui me préoccupe dans la manière dont la transformation de l’offre sociale et médico-sociale est aujourd’hui pensée. L’ambition de désinstitutionnalisation porte une exigence de liberté à laquelle je suis profondément attachée. Elle ouvre la possibilité de choisir son lieu de vie, de sortir des organisations fermées, de retrouver une place dans la cité et de disposer d’accompagnements ajustés à ses aspirations.
Mais la vie ne se résume pas à la liberté de choisir son adresse. Elle se construit aussi dans l’attachement, dans la présence de ceux qui nous connaissent, dans les relations qui traversent le temps et donnent une continuité à notre histoire.
Un lieu devient un chez-soi parce qu’on y a vécu, parce que des souvenirs s’y sont déposés, parce que quelqu’un sait que l’on y habite. On peut disposer d’un logement parfaitement adapté et n’y attendre personne. On peut accéder à tous les services nécessaires sans trouver quelqu’un à qui raconter sa journée.
Cette dimension de l’existence échappe largement à nos modèles d’organisation. Les parcours sont décrits à travers les prestations, les orientations, les changements de dispositifs et les modalités d’accompagnement. Les relations, elles, suivent leur propre mouvement. Elles se nouent parfois là où personne ne les attendait, se fragilisent au détour d’un changement d’établissement, se poursuivent bien après la fin d’une prise en charge.
La transformation de l’offre touche inévitablement à cette histoire relationnelle. Elle peut élargir le monde d’une personne comme elle peut, sans que cela ait été voulu, défaire certaines de ses attaches.
L’attachement, une condition de la liberté
La pensée de Boris Cyrulnik, dans le prolongement des travaux de John Bowlby, apporte un éclairage essentiel sur cette question. La sécurité affective participe au développement de l’être humain. L’attachement peut constituer un appui à partir duquel il devient possible d’explorer, de s’éloigner et d’affronter l’inconnu.
Les travaux de Cyrulnik sur la résilience montrent également l’importance que peuvent prendre les rencontres et les relations de soutien dans une trajectoire marquée par l’épreuve. Une relation ne répare pas mécaniquement une histoire douloureuse, mais certaines présences peuvent contribuer à rendre de nouveau possible ce qui semblait compromis.
Cette compréhension de l’attachement mérite une place dans la réflexion sur l’autodétermination.
L’autonomie ne se développe pas dans un vide relationnel. La liberté de choisir n’abolit ni le besoin de sécurité ni celui d’appartenir à un monde dans lequel notre existence compte pour d’autres.
Un enfant peut trouver auprès d’un éducateur une présence qui l’aide à retrouver confiance. Une personne en situation de handicap peut avoir construit avec un professionnel, au fil des années, une relation qui participe de sa sécurité quotidienne. Une personne âgée peut tenir à une voisine, à une ancienne collègue ou à un membre de l’équipe dont la présence lui est familière.
Ces relations n’ont pas toutes la même nature et ne sauraient être confondues. Mais leur importance dans la vie de la personne mérite d’être reconnue.
Le départ d’un professionnel peut être parfaitement organisé sur le plan institutionnel et constituer malgré tout une rupture douloureuse. Une transmission réussie ne transfère ni les souvenirs partagés ni la confiance construite avec le temps.
L’Angleterre interroge ce qui demeure après la protection
Le 4 septembre 2026, le gouvernement anglais a publié Enduring relationships, une stratégie consacrée aux relations durables des enfants et des jeunes ayant connu la protection de l’enfance.
Le texte reconnaît que les décisions prises pour protéger un enfant peuvent aussi fragiliser son environnement relationnel. Les changements de lieux d’accueil, les séparations et les transitions vers l’âge adulte peuvent entraîner la perte progressive de personnes auxquelles il était attaché.
Cette préoccupation prend une traduction concrète dans les programmes de Family Finding. Des professionnels formés accompagnent les jeunes dans l’identification des personnes qui ont compté dans leur histoire, la recherche de relations interrompues et, lorsque le jeune le souhaite et que les conditions le permettent, la reprise de certains liens.
La démarche ne se limite pas à la famille biologique. Un ancien assistant familial, un enseignant ou un adulte rencontré au cours du parcours peut occuper une place importante.
Les premiers résultats communiqués par le gouvernement font état de 2,2 relations significatives supplémentaires identifiées en moyenne par participant. Plus d’un tiers des jeunes ont renoué avec des membres de leur famille proche. Ces données restent préliminaires et ne permettent pas de connaître la pérennité des relations reconstruites.
L’intérêt de cette expérience tient surtout au changement de responsabilité qu’elle engage.
L’institution est invitée à considérer ce qui subsistera dans la vie de l’enfant lorsqu’il quittera le lieu d’accueil, changera de service ou deviendra adulte. Les relations importantes entrent dans la réflexion sur les orientations, les transitions et la conception même des réponses.
Le parcours ne s’arrête pas aux frontières du dispositif. Les personnes qui comptent pour l’enfant ne disparaissent pas de son histoire parce qu’une mesure administrative prend fin.
Cette manière d’envisager la protection de l’enfance me paraît particulièrement éclairante pour la transformation de notre offre médico-sociale.
Ce qui fait un lieu de vie
Le développement de l’habitat inclusif, des services à domicile et des plateformes ouvre des perspectives importantes. Mais habiter dans la cité ne garantit pas d’y trouver sa place.
La désinstitutionnalisation engage bien davantage qu’un déplacement géographique. Elle touche à la façon dont une personne pourra poursuivre sa vie, conserver ses repères, entretenir ses relations et en construire de nouvelles.
Une personne peut quitter un établissement dans lequel elle vivait depuis vingt ans et perdre, dans le même mouvement, des relations qui structuraient son quotidien. Certaines lui étaient précieuses, d’autres moins. Il lui appartient de dire ce qu’elle souhaite conserver.
L’établissement ne doit pas devenir un lieu dont on ne pourrait plus partir au motif que des attachements s’y sont construits. Mais les relations qui y sont nées ne deviennent pas sans valeur parce qu’elles sont issues d’un cadre institutionnel.
Leur devenir devrait faire partie de la préparation au changement.
Cette question concerne également les relations extérieures. L’ouverture sur la cité ne se décrète pas par une adresse ou par l’inscription à une activité. Elle dépend des occasions de rencontre, de la possibilité de se revoir, de partager des expériences et de construire une familiarité avec les autres.
Le voisinage, les amis, la famille choisie, les relations professionnelles ou associatives constituent un écosystème vivant. Chaque relation y occupe une place singulière, parfois modeste en apparence, mais essentielle pour celui qui la vit.
Les dispositifs peuvent soutenir cet écosystème. Ils ne peuvent ni le fabriquer à eux seuls ni en maîtriser tous les mouvements.
L’institution face au mouvement des liens
La réflexion anglaise conduit à examiner autrement certaines décisions ordinaires.
Un changement de lieu de vie est souvent préparé à travers les questions de logement, de financement, de prestations et de coordination. Le devenir des relations est plus difficile à inscrire dans les procédures. Il dépend parfois de la disponibilité d’un professionnel, de l’engagement d’une famille ou de la possibilité matérielle de maintenir des rencontres.
Le risque est alors de considérer la rupture comme une conséquence secondaire, presque naturelle, de la transformation.
Pourtant, une personne ne quitte jamais seulement un bâtiment. Elle quitte aussi un environnement humain, des habitudes partagées et parfois une relation de confiance qui lui permettait de se sentir en sécurité.
La même attention mérite d’être portée aux changements d’équipe. Les contraintes de fonctionnement imposent parfois des réorganisations nécessaires. Cela n’efface pas leur portée relationnelle pour les personnes accompagnées.
Reconnaître cette réalité ne signifie pas rendre les professionnels captifs des attachements qui se sont construits avec eux. Cela demande de préparer les séparations, de permettre qu’elles puissent être exprimées et de réfléchir aux conditions dans lesquelles certaines relations pourront se poursuivre, lorsque cela est souhaité et compatible avec les responsabilités de chacun.
Le lien ne peut pas devenir une nouvelle injonction institutionnelle. Il appartient à la personne de choisir ses relations, de s’en éloigner ou d’en construire d’autres. Certaines relations sont douloureuses, dangereuses ou simplement révolues.
L’accompagnement doit préserver cette liberté tout en reconnaissant la portée des attachements.
Ce que cette réflexion change dans la transformation des organisations
L’expérience anglaise concerne la protection de l’enfance. Elle ne saurait être transposée telle quelle au handicap ou au grand âge. Mais la question qu’elle soulève traverse l’ensemble du secteur.
La transformation de l’offre modifie les lieux de vie, les interventions, les responsabilités et les modalités de coopération. Elle modifie aussi les conditions dans lesquelles les personnes peuvent entretenir leurs relations.
Cette dimension mérite une place dans les décisions de gouvernance et dans la conception des organisations.
Lorsqu’un établissement se transforme, le devenir des liens ne peut pas reposer uniquement sur l’engagement de quelques professionnels. Il faut que l’organisation permette aux personnes de conserver leurs attaches lorsqu’elles le souhaitent, qu’elle facilite les rencontres et qu’elle prépare les transitions en tenant compte de leur histoire.
Cela demande du temps, de la souplesse et parfois de renoncer à certaines frontières institutionnelles.
Un ancien professionnel peut conserver une place importante dans la vie d’une personne, sans que cette relation relève encore d’une prestation. Une amitié nouée dans un établissement peut se poursuivre après un déménagement. Une personne accompagnée peut souhaiter maintenir des contacts avec un lieu qu’elle a quitté.
Ces situations existent déjà. Leur reconnaissance dépend encore trop souvent d’arrangements individuels.
La question est moins de créer un dispositif supplémentaire que de permettre aux relations de ne pas être systématiquement interrompues par les limites de ceux qui existent.
Habiter pleinement son existence
La dignité engage bien sûr les droits, la liberté et la reconnaissance de la personne comme sujet de ses propres choix. Elle engage aussi la possibilité de vivre parmi les autres, de compter pour quelqu’un et de conserver des relations auxquelles on tient.
Il ne s’agit pas de faire de la vie relationnelle une nouvelle norme de réussite. Certaines personnes souhaitent une vie sociale discrète. D’autres choisissent de rompre avec leur histoire familiale. La valeur d’une relation ne se mesure ni à sa fréquence ni au nombre de personnes qui composent un entourage.
Mais les choix d’organisation peuvent soutenir ou fragiliser cette liberté relationnelle. Ils peuvent permettre à une personne de continuer à voir ceux qui comptent pour elle ou rendre ces rencontres presque impossibles. Ils peuvent favoriser de nouvelles appartenances ou laisser la solitude s’installer derrière une succession de prestations correctement réalisées.
L’expérience anglaise nous invite à prendre cette responsabilité au sérieux.
Ce qui est vivant dans un parcours ne tient pas à l’enchaînement de nos dispositifs. Il se construit dans les relations, dans leurs mouvements, dans les rencontres qui ouvrent des possibilités et dans les attachements qui donnent une continuité à l’existence.
La désinstitutionnalisation prend alors une profondeur différente. Elle concerne la possibilité de quitter une organisation sans perdre les liens auxquels on tient, de rejoindre un nouveau lieu de vie sans se retrouver étranger au monde qui nous entoure, de construire sa liberté avec les autres.
Une personne ne devrait pas avoir à choisir entre quitter l’institution et préserver ce qui, dans son histoire, lui permet de se sentir appartenir à un monde.
La dignité engage aussi cette possibilité d’habiter pleinement son existence, avec les relations qui la traversent et celles qui restent à construire.
Sources
Department for Education, Enduring relationships, 4 septembre 2026. Department for Education, Family finding and befriending and mentoring: evaluation reports, 2026.
Boris Cyrulnik, Les Vilains Petits Canards, Odile Jacob, 2001.
John Bowlby, Attachment and Loss, vol. 1, Attachment, 1969.
Réflexion et analyse personnelles de Stéphanie Ratinier, avec l’appui de l’IA pour la recherche documentaire et la rédaction.
